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dimanche 23 novembre 2008

Couples japonais

Certains occidentaux arrivent au Japon come à une croisade, pour libérer les pauvres femmes japonaises de leurs peu galants hommes et de la société machiste. Ils viennent enfin leur apprendre l’Amouuur avec un grand A. On comprend que ce rôle auto-désigné soit flatteur, même si l’on peine parfois à voir dans les expatriés des Casanovas des temps modernes. Et la plupart de mes collèges féminins au bureau plébiscitaient aussi certaines qualités des hommes de leur pays, comme la gentillesse, l’attention et la patience, qui compensaient largement le manque de déclarations enflammées et de bouquets de rose. Loin des clichés, les couples japonais, comme ceux des autres pays, tentent d’équilibrer amour, vie matérielle, et exigences sociales, avec des contraintes différentes de celles de l’occident, mais pas forcément moins de succès.
Les histoires de couples commencent souvent à l’adolescence. Au Japon, les années de lycées sont les plus dures du système éducatif : il s’agit pour les enfants de la classe moyenne avec des ambitions d’intégrer la bonne université qui leur offrira une position enviable dans la société. La crise de l’adolescence, et la découverte de l’autre sexe, est souvent repoussée aux études supérieures, au début de la vingtaine. Ces jeunes couples restent souvent une affaire privée : il est très rare de présenter son ami(e) à ses parents avant que cela ne soit sérieux, et ce dernier n’est souvent pas des soirées entre potes. On présente souvent le Japon comme une société où le groupe est important, mais il semble que les japonais défendent avec d’autant plus d’acharnement leur « jardin secret ». Cela peut expliquer en partie le succès des « love hotels », ces établissements à la décoration tape-à-l’œil qui permettent aux jeunes couples de passer quelques heures ensemble sans que les voisins ou la famille ne soit au courant. Le Japon ne connaît d’ailleurs pas les tabous chrétiens, et s’il est fréquent d’attendre quelques semaines ou quelques mois que la relation soit sincère avant de passer une nuit ensemble, personne ne semble souhaiter différer cela jusqu’au mariage, une pratique pourtant encore en vigueur dans les milieux religieux en occident.
Une fois les études finies et l’intégration en entreprise réussie, on commence souvent à penser au mariage. Certains ont déjà rencontré leur conjoint à l’université, en particulier dans les associations étudiantes, les « cercles ». D’autres tomberont sous le charme d’un collègue de bureau. Les jeunes salariés ont souvent de longues journées au travail, et cela ne laisse pas beaucoup de temps pour trouver un conjoint. Les jeunes organisent donc des « go-kons » (合コン), soirées mixtes dans un bar avec un nombre égal de filles et de garçons choisis parmi ses amis ou ses collègues, et en espérant que quelques couples se forment. Un bon organisateur de « go-kon » est un ami précieux. Bien que la tradition se perde, il existe aussi l’ « omiai » (お見合い), les célèbres mariages arrangés organisés par les familles. On y fait tourner des « CVs » avec photos, et des rencontres sont organisées entre conjoints potentiels. J’ai surtout entendu cette parler de cette pratique par des amis habitant à la campagne, mais cela semble très minoritaire maintenant.
La cour dure quelques temps, et comprend de nombreux « dates » (デート). Les incontournables sont la fête de Noël, ou l’on sort avec son conjoint. Tous les restaurants chics sont réservés des mois à l’avance. A la Saint-Valentin, les femmes offrent des chocolats à leur bien-aimé, et lors du « White Day », un mois après, l’homme doit offrir un cadeau du double de la valeur. Beaucoup de couples ne choisissent d’habiter ensemble qu’une fois mariés, et restent dans leur logement de célibataire ou chez leur parent jusqu’au mariage.
Le mariage (kekkon, 結婚) peut se célébrer de diverses façons : il existe la cérémonie traditionnelle au sanctuaire shinto, mais les cérémonies chrétiennes, qui rappellent les films américains romantiques jusque dans le prêtre blond, ont aussi beaucoup de succès. L’anecdote veut que de faux prêtres, professeurs d’anglais ou tenanciers de bar en semaine, officient lors de la cérémonie. Le grand mariage japonais réunit la famille, les collègues de travail des mariés et des parents. Certaines jeunes couples préfèrent un mariage plus intime dans un restaurant avec seulement la famille proche et les bons amis. Le mariage à la maire est une simple formalité, qui s’effectue au guichet sans cérémonial.
Les enfants hors mariage ne sont pas encore entrés dans les mœurs au Japon, même s’il y a depuis peu égalité des enfants naturels devant la loi. La contraception est moins sophistiquée qu’en occident, la pilule est peu répandue et a mauvaise presse. De nombreux couple se marient sur un « dekichatta kekkon » (できちゃった結婚), c'est-à-dire une fois la femme enceinte. L'expression a une connotation de "mariage après une bêtise". Il est en tout cas célébré à la va-vite, souvent sans cérémonie, malgré les efforts des professionnels du mariage qui promeuvent le "sazukarikon" (授かり婚), ou mariage "inestimable", et proposent des cérémonies clés en main adaptées. Tout le monde fait semblant de ne pas remarquer qu’un enfant naîtra 6 mois après le mariage, et très souvent, à la naissance du charmant petit, tout est oublié. Je crois que la situation concerne la moitié des couples. Je me suis demandé à un moment si certains ne choisissaient pas cela volontairement pour éviter d’avoir à « négocier » le mariage avec les familles. Comme les japonais présentent peu leurs conjoints à leur famille avant le mariage, certains parents apprennent l’existence du conjoint, la naissance du futur enfant, et le mariage en même temps. Lors de la grossesse, qui est plus médicalisée qu’en France, les femmes passent traditionnellement les dernières semaines dans leur famille, en laissant le mari seul à la maison. Cela leur permet d’être « dorlotées » par leur mère, et de préparer au mieux l’accouchement. Cela peut sembler choquant, mais c'est certainement pratique.
La condition des femmes au travail est en constante évolution. Traditionnellement, les jeunes filles quittaient leur emploi une fois mariées, mais cela est très marginal maintenant. Il semble par contre qu’il soit toujours préférable de démissionner au mariage si son conjoint travaille dans la même société, ce qui n’empêche pas d’aller dans une autre entreprise. Echapper aux potins de l'entreprise est probablement une grande motivation dans ce cas. Pratiquement toutes les femmes continuent au moins jusqu’à la naissance de leur premier enfant, et beaucoup choisissent de continuer à travailler même une fois le premier enfant né. Avec la baisse de la population, le travail féminin est une nécessité pour les entreprises. Il s’agit toutefois rarement de carrières de premier ordre, ce qui incite certaines « business women » à différer le mariage jusqu’à très tard. Certains organismes, comme les hôpitaux, offrent des crèches à leurs employés, mais même dans le privé, beaucoup continuent maintenant leur carrière, en laissant leur enfant dans les crèches publiques (takujisho, 託児所). Il existe évidemment, surtout dans les grandes villes, des listes d’attente. En plus de l’émancipation, les motivations pour continuer à travailler sont aussi économiques : les salaires ont beaucoup baissé durant les années de crise et l’emploi à vie n’est pas garanti : un deuxième salaire permet de limiter les risques. Les familles et les jeunes papas sont aussi mis à contribution pour s’occuper des enfants. Le Japon a au moins un bon côté par rapport à l’Europe : il est possible de trouver des repas préparés de qualité correcte à très faible prix, que ce soit à emporter ou au restaurant, ce qui peut dispenser une femme occupée de préparer le repas familial tous les soirs.
Le Japon manque d’enfants, et certains attribuent cela, sans doute naïvement, à la faible fréquence des rapports intimes dans le couple. Les couples japonais mettent plutôt en avant le coût important que cela représente : le logement est cher. Si les restaurants sont bons marchés, les supermarchés sont plus chers qu'en Europe. La couverture sociale ne s’étend pas à tous les frais médicaux. Et surtout l’éducation est très onéreuse : les écoles et universités privées sont très répandues et ne sont pas, contrairement à la France, subventionnées. La fiscalité est aussi moins favorable aux familles qu’en France. Un enfant supplémentaire peut donc faire la différence entre une existence confortable de classe moyenne et une vie aux fins de mois difficiles. Enfin, les « career women » reporteront souvent leur mariage après 35 ans, ce qui ne favorise pas la fécondité..
La tradition veut que la femme gère les finances du couple, et laisse au mari un peu d’argent de poche (okozukai, お小遣い) pour ses besoins personnels. Il semble que cela soit encore une règle assez générale, et cela donne certainement aux femmes une place prépondérante dans les affaires domestiques. Les annonceurs s’adressent souvent plus aux femmes quand il s’agit de vendre à la famille. Le parcours éducatif est plus strict au Japon qu’en France, et il n’est pas facile de déménager en cours de scolarité des enfants : ils perdraient alors le bénéfice de leur inscription dans une bonne école. Il existe donc une situation fréquente de « couple à distance » (tanshinfunin, 単身赴任) où la femme reste dans une ville, le mari va travailler dans une autre, en rentrant au mieux tous les week-ends mais plus souvent tous les mois. Cela est bien accepté en général. Les japonais gardent en effet sans doute, plus que les européens, un peu de liberté. Il n’est pas rare de sortir entre amis ou collègues mêmes une fois mariés. Les entreprises japonaises exigent beaucoup de leurs employés, et favorisent la cohésion en organisant des soirées entre collèges, ce qui ne facilite pas la vie familiale. Ces escapades nocturnes sont toutefois moins fréquentes depuis quelques années, car les entreprises ne les passent plus systématiquement en note en frais. J’ai plus entendu parler de soirées hebdomadaires ou même mensuelles, que de beuveries quotidiennes.
Les divorces (rikon, 離婚) sont de plus en plus fréquents au Japon même s’ils restent semble-t-il un peu moins communs qu’en occident : certains couples semblent préférer le retarder jusqu’à ce que les enfants soient partis de la maison, ce qui pourrait expliquer la récente mode des « divorces de personnes âgées ». Il ne faut pas croire que tous les couples japonais sont forcément à la dérive : la plupart des couples matures que j’ai croisé semblaient heureux, ou au moins, avaient trouvé un mode de vie qui convenait aux deux conjoints. Les jeunes couples que j’ai fréquenté semblaient pour la plupart modernes, et peu différents des couples français : un ami japonais a adapté sa carrière pour favoriser celle de sa femme, et les jeunes papas semblent faire beaucoup d’efforts malgré leur travail envahissant pour s’occuper de leurs enfants.

Références

Le graphique suivant publié par les autorités japonaises indique la proportion entre les mariages arrangés (お見合い結婚) et les mariages d'amour (恋愛結婚). Celle-ci s'est inversée au milieu des années 60, et seulement 6% des mariages sont maintenant arrangés contre près de 70% dans les années 1930. lien vers le graphique

Un autre article de ce blog traite spécifiquement des couples internationaux avec un conjoint japonais.

Vous pouvez continuer votre lecture par ces conseils pour les managers expatriés au Japon
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vendredi 29 août 2008

10 ans au Japon

J’ai retrouvé il y a quelques jours dans une étagère de la maison de mes parents un guide sur Tokyo datant de 1995. Je l’avais acheté pour mon premier voyage au Japon, à l’été 1998, il y a exactement 10 ans, alors jeune étudiant. Depuis, à l’exception d’une seule année, je suis toujours retourné dans le pays. J’y ai travaillé trois ans, et j’ai maintenant des attaches personnelles dans le pays. Une décennie est un bel intervalle de temps, le cinquième d’une vie adulte. Le monde et le Japon ont certainement changé, moins sans doute qu’on ne l’imagine. Surtout, mon regard sur le pays a beaucoup évolué.
L’année 1998 restera celle du match de football parfait, et sans doute la seule occasion depuis la libération de voir les français heureux sans arrières pensées. L’affaire Lewinsky battait son plein, heureuse époque où l’on ne reprochait au président des Etats-Unis qu’une gaterie incongrue avec une stagiaire. La crise financière se propageait depuis son berceau russe et asiatique. Les cause ont maintenant changé, mais ces soubresauts boursiers sont toujours d’actualité. L’inévitable ascencion économique des grands pays émergents s’est poursuivie: La Chine sera troisième économie mondiale cette année, alors qu’elle n’était que septième il y a 10 ans.
Le plus grand changement de la vie quotidienne m’est apparu en cherchant les photographies illustrant ce récit. Le numérique n'existait pas à l'époque: j’ai eu dans les mains lors de mes premiers voyagesun prototype d’appareil photo numérique offrant une résolution à peine suffisante pour des tirages petit formats. Aujourd’hui, la photographie numérique règne en maître : il est difficile d’acheter un appareil argentique. Les nostalgiques pensent peut-être à raison que les couleurs étaient plus belles alors. Le lecteur pourra en juger en comparant cet article illustré d’argentique au reste du blog illustré de numérique. Toutefois, les clichés quittaient rarement leurs encombrantes boites, alors que l’ordinateur permet une diffusion immédiate et gratuite des photographies électroniques. Les entreprises ont du s’adapter, comme cette célèbre chaîne française de magasins de photos qui fait maintenant la part belle au téléphone portable, et réserve un coin du magasin, ou parfois la cave, au tirage photographique.
N’en déplaise aux révolutionnaires de l’innovation, la photographie, complètement bouleversée en 10 ans, est un exemple rare d’évolution rapide. L’aviation a poursuivi sa lente évolution, avec des prix stables sur la période. L’aller-retour le mois chersur vol direct coûte entre 900 et 1000 Euros, soit légèrement plus qu’il y a dix ans : j’ai acheté un billet autour de 5500 francs, soit 833 Euros sur ANA (全日空) en 1998. Le comfort de vol s’est évidemment amélioré avec l’apparition des A330/340 et B777, et le développement des distractions en vol : les 747 de l’époque se contentaient parfois d’un écouter « stéthoscope » et d’une unique télévision au plafond. Le temps de vol n’a par contre pas changé.
De nombreux services Internet existaient déjà lors de mon premier voyage au Japon : l’e-mail, les forums, on disait alors newsgroup, et le web, beaucoup plus confidentiel. Il était alors le domaine des universitaires et des geeks ; la plupart des sites se distinguaient par leur affreux mauvais goût avec leurs polices mal choisies, leurs fonds à motifs et leurs animations inutiles. Le web est maintenant grand public et la présentation s’est beaucoup améliorée, peut-être une conséquence de sa féminisation. Le plus grand changement est probablement Google, le célèbre moteur de recherche (et hébergeur de ce site), qui venait juste d’être fondé l'année de mon premier séjour au Japon. En offrant une recherche efficace sur Internet, il a permis de mettre en relation directe les millions d’anonymes qui y contribuent. J’ai ainsi trouvé un peu par hasard un fil du site Ni-Channel traitant spécifiquement, et de façon peu complaisante, du projet sur lequel je travaillais au Japon. Cette puissance de recherche a encouragé le développement de forums et de sites personnels publiant gratuitement une information souvent de qualité. C’est une aide précieuse pour le voyageur : Un périple se préparait autrefois avec le guide, et les souvenirs de voyages de ses proches : il fallait être chanceux pour trouver des informations utiles sur une destination précise si elle ne faisait pas partie des grands sites touristiques. Aujourd’hui, n’importe quelle question peut être traitée de façon compétente sur un forum, et sur n’importe quel sujet, il existe certainement, en plus de Wikipedia, quelques sites ou blogs apportant des informations utiles, facilement accessibles par google.
Internet permet aussi aux expatriés d’avoir les nouvelles locales. Quand j’étais expatrié il y a trois ans, je visionnais ainsi les entraînements de mon club de football favori, et j’échappais à mes soucis de cadre au Japon en regardant les exploits de Juninho, Fred et Tiago (joueurs phares de l’Olympique Lyonnais ce cette époque). Lors de mon premier séjour, il était probablement déjà possible de trouver les résultats du football sur Internet mais c’était beaucoup plus difficile : je me souviens très bien m’être informé de l’actualité française en lisant debout les quotidiens français, et surtout, pour être honnête l’Equipe. Lire debout se dit "Tachiyomi" (立ち読み) en japonais, c'est une pratique courante et tolérée. Internet moderne, c’est aussi le téléphone gratuit international. Quelques heures de conversation avec sa famille après une semaine difficile au Japon peuvent vraiment aider à garder un équilibre.
A la fin des années 90. L’on vendait encore les PC9800, un micro-ordinateur développé par NEC, similaire au PC mais utilisant une architecture différente et des logiciels aussi distincts, avec, pour être honnête, quelques améliorations bien utiles sur la norme d’IBM. C’était sans doute un des derniers vestiges de l’époque expansioniste où le Japon pensait pouvoir tout fabriquer lui-même. Cette euphorie s’est arrêtée avec l’éclatement de la bulle en 1989. en Pourtant, en 1998, le pays était encore dans sa « décennie perdue », et l’ambiance était morose. Après avoir clamé durant les années 80 qu’il allait tout conquérir, nos intellectuels voyaient maintenant dans le Japon un malade en phase terminale, avec les tentes de sans-abris dans les parcs comme signes annonciateurs des favellas du 21ème siècle. 10 ans après, le pays est redevenu, un pays développé « banal » au pouvoir d’achat comparable aux grands pays européens tout en gardant sa culture des affaires bien distinctes. D’un côté du spectre économique, Toyota est peut-être le meilleur constructeur automobile mondial, et le secteur manufacturier japonais reste très performant : Casio, Nikon, Yamaha et Sony, pour ne citer que des exemples grands publics, sont toujours des références. De l’autre côté du spectre, certains métiers financiers sur la place de Tokyo sont entièrement assurés par des banques étrangères sans aucun acteur local. Ces dernières années ont confirmé une reprise de l’économie : il est plus facile pour les jeunes de trouver du travail, et les tentes de sans-abris sont moins nombreuses.
Les grandes villes japonaises ont beaucoup évolué durant ces dix ans. La préfecture de Tokyo (東京都, 12 millions d’habitants) a ainsi construit plus de 80 kilomètres de lignes de chemin de fer entièrement nouvelles et souvent souterraines (*). En comparaison, la région parisienne (10 millions d’habitants) n’a vu que la mise en service de 30 kilomètres de lignes (**), et ce chiffre est flatteur car plus de la moitié est constitué de tramways, construits en partiesur des voies existantes. Les nouveaux immeubles se sont multipliés aussi à Tokyo, avec en particulier un nombre important de tours comprenant un complexe bureau, un hôtel et un centre commercial. Les dix dernières années ont ainsi vu les projets majeurs des Roppongi Hills (Roppongi), de Tokyo Mid-Town(Akasaka), et des Maru-Biru (Marunouchi), ainsi que du quartier de Shiodome près de Shinbashi (13 tours en tout). Dans le même temps, la Défense a vu une dizaine de tours beaucoup plus petites se rajouter (68.000 m2 pour la Tour Granite à la Défense contre 380.000 pour les Roppongi Hills). Tokyo est, beaucoup plus que Paris, une ville encore vivante dont les infrastructures s’améliorent sans cesse. Les habitations sont de plus en plus grandes et les transports en communs de moins en moins bondés. J’ai ainsi été très surpris d’apprendre que le logement moyen à Tokyo est plus spacieux que celui de Paris. Evidemment, ces grands projets nécessitent des financements lourds et ont certainement une part de responsabilité dans l’endettement du Japon. L’immobilier perd aussi très vite sa valeur à Tokyo, un drame pour les ménages de la classe moyenne habitant en ville qui ne peuvent se constituer, génération après génération, de patrimoine significatif : l’appartement acheté par le jeune couple n’a plus aucune valeur quand la retraite commence.
Lorsque je suis arrivé au Japon, j’étais d’abord fasciné par une image idéale du pays traditionnel, rempli de Bushido (武士道, code de l'honneur traditionnel japonais), de temples en bois et de jardins zens. Plein d’enthousiasme, j’ai même lu l’intégralité du « Genji Monogatari », le premier roman japonais qui comporte pourtant quelques longeurs, et j’allais jusqu’à suivre à la télévision les séries « en habit » dont je ne comprenais pourtant a peu près rien car l’atmosphère me plaisait. Je considérais la cuisine occidentale japonisée, des Tonkatsus (豚カツ) au Omurice (オムライス) comme une trahison. Il m’a fallu un peu de temps pour autoriser le Japon à être moderne. Si la plupart des passionnés abordent le pays par les « Mangas », ces bandes dessinées japonaises aux thèmes très variés, le résultat est à peu près le même : avant de partir, on idéalise à distance un seul aspect de la vie japonaise, et l’on cherche ensuite pendant son premier voyage à plaquer la réalité du pays sur les fantasmes imaginés. Il faut un certain temps pour s’apercevoir que le Japon est une société complète, qui comprend aussi ses universitaires à la veste rapée, ses surfeurs bronzés, et ses retraités sans histoire.
Lors de mes premiers séjours, j’ai d’abord été complètement fasciné, j’admirais tout dans le pays, allant jusqu’à trouver un sens philosophique ou une esthétique cachée à la moindre publicité pour un dentifrice. J’étais persuadé d’avoir trouvé un eldorado de respect et d’harmonie, où j’allais sûrement m’installer et faire ma vie. Cela a probablement duré un an et le temps de deux voyage. Mes rêves d’intégration facile se sont brisés devant la réalité d’un pays qui offre peu d’opportunités aux jeunes étrangers ambitieux, surtout ceux qui ne parlent pas un japonais courant. Je ne blâme personne pour cela, car l’intégration de « gaijins » (外人) dans les entreprises est souvent difficile, et ceux-ci ne sont pas toujours prêt à s’adapter aux spécificités du pays. Pendant les quelques années suivantes, mon opinion pour le Japon a beaucoup baissé, ce mépris étant largement alimenté par une presse anglo-saxonne qui n’est pas tendre avec le pays. Je pensais presque que par le fait d’avoir la peau blanche et d’avoir échappé au système éducatif japonais, j’étais capable, du haut de mes 25 ans, de résoudre tous les problèmes du pays, des petits soucis de digestion causés par le manque de légumes dans l’alimentation aux créances douteuses des banques. Cela peut sembler naïf, mais c’était et c’est toujours le comportement de nombreux expatriés que je cotoie. Je pense maintenant avoir une relation plus équilibrée avec le pays : il y a deux ans, alors que ma carrière d’expatrié à Tokyo était dans une impasse et ma frustration au plus haut, j’ai décidé de revenir en Europe pour ne retourner au Japon que si les circonstances étaient favorables. J’ai aussi abandonné mes espoir d’intégration: même quand je retourne en extrême-orient, je ne cherche plus à me comporter en parfait japonais, mais je garde ma personnalité européenne. Je suis ainsi mieux accepté, et cela m’a aussi beaucoup aide à voir le Japon avec plus de recul. Depuis que j’ai renoncé à mon intégration, je pense avoir ainsi échappé à la paranoia, courante chez les résidents étrangers, qui voient du racisme et de la discrimination au moindre regard de travers dans le train.
Dans un domaine plus plaisant, mon opinion sur les jeunes femmes japonaises a aussi changé : dans les premiers temps, je trouvais toutes ces demoiselles absolument ravissantes et extraordinaires. Cet émerveillement était sans doute dû à mon enthousiasme général pour le pays, mais j’étais aussi très impressionné par le soin que les jeunes japonaises portent à leur toilette et à leur maquillage. Avec le temps, je me suis habitué à l’habileté de ces jeunes filles, et je suis maintenant de l’avis, entendu plusieurs fois, que Tokyo et Paris sont des villes de « niveau » assez comparable et plutôt haut, avec peut-être un léger avantage aux parisiennes pour leur allure. Je prie mes lectrices féminines de m’excuser de ne pas pouvoir porter de jugement sur l’élégance des jeunes japonais : le seul témoignage que je possède est celui d’une amie européenne qui trouvait beaucoup de choses à dire sur la tenue de ces messieurs lors de son arrivée au Japon mais a failli tout plaquer quelques mois après pour une relation pourtant mal engagée avec un homme du pays : je ne sais comment l’interprêter.
Le temps au Japon m'a certainement fait changé. Je suis maintenant capable de participer à la plupart des conversations en japonais. Par contre, parler le japonais ne veut pas dire le lire. Ayant été occuppé par mes obligations professionnelles, je n’ai pas consacré suffisament de temps à l’étude des kanjis, ou caractères chinois, lire un article de journal me demande donc toujours un effort infini. J’ai pu par contre apprécié la gastronomie et les arts traditionnels de ce pays qui les a peut-être mieux préservé que d’autres : le Japon a certainement contribué à affiner mon goût pour la gastronomie et les belles choses. Un séjour prolongé rend également plus exigeant sur la qualité du service : il m’arrive plus souvent de montrer mon énervement en Europe quand j’estime être mal traité. Tokyo est au centre d’une métropole dynamique de 30 millions d’habitants. Si j’apprécie le charme des villes française, je les trouve, même Paris, parfois bien mornes en comparaison : il faut bien choisir son quartier en France pour avoir des rues animées un dimanche en fin de journée. Si la France cultive les activités et les services subventionnés, tout est payant au Japon, souvent facturé au prix de revient réel : les études, la santé, les transports en commun, la culture, l’eau, et l’électricité ou les loisirs culturels et sportifs. Payer permet d’apprécier les choses à leur vrai valeur : mon séjour au Japon m’a permis de mieux apprécier les petits plaisirs de la vie quotidienne.
Le séjour dans un grand pays asiatique n’ayant aucun lien historique avec l’Europe est un excellent vaccin contre le racisme et l’ethnocentrisme : on peut avoir une peau de couleur, ne pas connaître le christianisme, ni la culture greco-romaine et être cultivé et moderne : cela semble évident pour qui connaît l’histoire du monde, mais je constate parfois que tout le monde n’a pas cette opinion. J’ai travaillé plusieurs mois dans une ambiance tendue entre occidentaux et japonais. Cette leçon grandeur nature sur la difficulté de travailler sans froisser les susceptibilités nationales m’a incité à être plus prudent dans certaines situations, avec succès pour l’instant.
Si je dois dresser un bilan, je suis très content de ces dix ans de Japon à dose raisonnable. J’ai essayé d’en faire un compte-rendu réaliste et intéressant qui pourra peut-être donner quelques repères à ceux qui se lanceront aussi à la découverte du pays.
Vous pouvez continuer votre lecture par cette plongée dans la banlieue japonaise.
Informations complémentaires

(*) Répartition des 80 kilomètres de nouvelles voies mises en service de 1998 à 2008 à Tokyo (Préfecture de Tokyo uniquement):
  • moitié sud de la Nanboku line (de yotsuya à Meguro, soit 8 kilomètres)

  • Prolongation de la Mita line de Mita à Meguro (4 kilomètres

  • mise en service de la ligne Fukutoshin d’Ikebukuro à Shibuya (9.9 kilomètres

  • mise en service de la ligne Nippori-Toneri liner (9.9 kilomètres de voie surélevée)

  • mise en service de la ligne Ooedo (de Nerima à Tocho-mae), soit 40.9 kilomètres
  • mise en service de la nouvelle ligne Tsukuba Express (15 kilomètres dans la préfecture de Tokyo)


(**) Répartition des 30 kilomètres de nouvelles voies mises en service de 1998 à 2008 en région parisienne:
  • la ligne 14 (7.5 kilomètres) de Madeleine à Bibliothèque

  • prolongation mineure de la ligne 13 (Gabriel Péri aux Courtilles, soit 2 km)

  • mise en service du RER E (nouvelles voies de Hausmann Saint-Lazare à la Gare de l’Est (environ 5 kilomètres)

  • mise en place du tramway T3 (7.9 Kilomètres), ainsi que celle du tramway T4 sur des voies existantes (7.9 kilomètres)


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mercredi 6 août 2008

Recevoir des japonais en France

Suite au court article du mois dernier proposant quelques conseils de courtoisie pour l’occidental au Japon, j’ai rassemblé des suggestions pour la situation inverse : la venue de vos relations japonaises personnelles ou professionnelles en occident. La situation est sans doute plus délicate que lors d’un voyage au Japon : il ne s’agit plus ici de simplement savoir écouter et s’adapter à l’environnement, mais vous devrez prendre les initiatives nécessaires pour que le voyage de vos hôtes soit une réussite.

Vous organiserez probablement un repas pour vos invités. Vous hésiterez peut-être entre recevoir chez vous et le restaurant. Un repas à votre domicile peut être une occasion de montrer que vous appréciez vraiment quelqu’un que vous connaissez déjà. Si vous habitez à la campagne, votre hôte sera très impressionné par la taille de votre jardin, car le terrain est cher partout au Japon. Vous lui expliquerez que le foncier n’est pas toujours onéreux en France, où l’on peut souvent acheter un hectare non-constructible pour quelques milliers d’euros.

Avec quelqu’un que vous connaissez peu, je crois que le restaurant est préférable. Les japonais invitent peu chez eux, et ont parfois des logements exigus qui rendent toute réception impossible. Ils pourraient donc être gêné de ne pouvoir vous rendre la pareil. Je crois qu’il est préférable d’éviter de choisir un restaurant japonais. Proposer à un étranger des mets de son propre pays est une faute de goût. Au contraire, un restaurant français typique et de qualité enchantera probablement vos hôtes. Je déconseille le choix d’une table étrangère, les grandes villes japonaises étant souvent mieux dotées en la matière que la France. Les cuisines marocaines et surtout libanaises peuvent cependant être un bon choix car elles ne sont pas très connues au Japon, et il existe d’excellents établissements en France. Par contre, si votre hôte est ici depuis plusieurs jours, et qu’il a déjà enchaîné les repas locaux, il est possible qu’il souhaite « reposer » son estomac avec un repas japonais, et il fera alors probablement des allusions dans ce sens. Vous prendrez garde alors à choisir une vraie table japonaise, pas le restaurant sushi-brochettes de poulet du quartier. Les forums internet sur le Japon ont en général des informations à jour sur les bonnes tables japonaises. Elles sont malheureusement rares en province, mais si vous êtes à Paris, le quartier de la rue Saint-Anne près de l’Opéra rassemble des établissements authentiques de tous standings.

Les japonais sont souvent fin gourmets, vous devrez donc choisir une maison de qualité. Vous ne devez pas être effrayé de choisir une maison réputée et sans surprise. Celle-ci est préférable à un « bon plan » incertain ou un endroit à la mode où les paillettes brillent parfois au dépend de la fourchette. Les japonais apprécieront un beau cadre typique, par exemple une belle salle de brasserie historique, car cela est rare chez eux. A Paris, des endroits comme la Coupole ou le Train Bleu impressionneront. La Brasserie George à Lyon ou la Brasserie des Beaux-Arts à Toulouse seront un cadre inoubliable pour vos invités.

Si vos hôtes seront probablement curieux en gastronomie, ils ne souhaiteront peut-être pas essayer les plats trop typiques de la cuisine française, telle que tripes, tête de veau ou andouillette, et préfèreront une viande ou un poisson plus classique. C’est assez surprenant, mais la plupart des japonais ne mangent pas les huitres crues. Les viandes fortes, telles que le gibier, l’agneau ou le chevreau ne sont pas appréciées de tous, il conviendra donc de s’assurer que la carte du restaurant propose aussi du bœuf, du porc ou de la volaille. Certains japonais ne peuvent se passer de riz, vous pourrez préférer un établissement qui sert au moins un plat avec du riz. Beaucoup d’hommes n’apprécient pas le vin, il est donc souhaitable de choisir un endroit où un repas à la bière ne choquera pas. Les fromages sont diversement appréciés, vous pouvez en proposer, mais n’insistez pas si votre invité s’abstient. En particulier, les fromages de chêvre et de brebis sont parfois trop exotiques pour les palais nippons.


Vous réserverez le restaurant à l’avance, il serait malvenu de ne pas trouver une table à votre arrivée. Si votre hôte arrive juste du Japon, il sera préférable de diner très tôt car celui-ci sera fatigué par le décallage horaire. Il ne sera pas choqué si vous vous mettez à table à 19h ou même un peu plus tôt, ce qui est courant au Japon. Il sera poli le jour-même de vous assurer que votre invité peut se rendre sur les lieux. Le mieux serait d’aller le chercher à son hôtel, ou de l’emmener dès la sortie du bureau. Celui-ci ne parlera pas forcément très bien anglais, sans doute pas français, et pourra être effrayé de prendre le métro ou le taxi tout seul. Si cela n’est pas possible, vous pourrez effectuer la réservation d’un taxi et indiquer sur une carte l’adresse finale, ou encore acheter un ticket de métro à votre hôte, et lui expliquer l’itinéraire. Une fois arrivé au restaurant, vous veillerez à expliquer les plats à vos invités, nos chefs ont souvent des formulations obscures pour leurs mets : une simple entrecôte purée se transforme parfois en un poème surréaliste sur le menu. Vous pouvez aussi, si votre invité le désire, lui choisir un menu vous-même en vous assurant que celui-ci lui convient. Vous expliquerez aussi à votre invite la coutûme française de manger des plats se succédant, alors qu’ils sont souvent servis ensemble au Japon. Les portions sont plus petites au Japon, vous ne vous offusquerez donc pas si votre invité n’arrive pas à terminer les plats. Certains hommes japonais apprécient peu les desserts, alors que les femmes en rafolent en général. Dans tous les cas, vous demanderez à vos invités s’ils souhaitent terminer sur une douceur ou passer directement au café. Vous veillerez à ce que le verre de vin de votre hôte soit toujours rempli, ou commanderez de nouveaux bocs de bière. Les japonais ne connaissent pas la rêgle française voulant que l’on n’offre pas d’eau, vous pouvez également remplir le verre d’eau de votre invité.

Vous devrez assurer pendant tout le repas une conversation agréable en vous adoptant à la personnalité de votre interlocuteur: si vous lui connaissez un centre d’intérêt, vous pouvez lancer la conversation sur le sujet. Il est aussi possible de lui poser des questions sur le Japon, pour lui montrer que vous vous intéressez à son pays. Vous pourrez également lui expliquer rapidement l’histoire de la ville où vous vous trouvez, et les visites intéressantes s’il a un peu de temps libre. Il est tout à fait acceptable de discuter du travail, mais cela ne devra pas être le premier sujet de conversation du repas. Votre hôte aura probablement beaucoup plus de liberté de conversation qu’en service pour aborder son travail. Dans tous les cas, vous veillerez à laisser parler votre invité, et à ne pas trop tenter de l’impressioner par votre intelligence et votre culture, ce qui serait considéré comme vulgaire. Vous émettrez aussi des jugements ou des opinions avec une certaine réserve, et accepterez évidemment que le point de vue de votre hôte est peut-être aussi valable que le votre. Dans le cas où vous invitez une personne du sexe opposé pour un repas d’affaire, je déconseille fortement les attitudes ambigues qui peuvent ressembler à de la drague, ce qui pourra mettre votre hôte très mal à l’aise. Si vous avez quelques vues, vous impressionnerez de toute façon plus en étant légèrement distant. Vous aimerez peut-être savoir que c’est souvent la femme qui, par des allusions subtiles, signale son envie d’aller plus loin.

Un petit cadeau personnel fera très plaisir, cela est courant au Japon. Vous pouvez offrir un beau stylo, ou un produit d’épicerie fine, comme une boite de foie-gras ou de tapenade. Une bonne bouteille fera toujours plaisir, et là encore, n’ayez pas peur des classiques. L’emballage aura au moins autant d’importance que le contenu. Je pense qu’il vaut mieux éviter d’offrir une cravate, mais si vous y tenez vraiment, choisissez des couleurs sobres et classiques. Une femme appréciera toujours de bonnes confitures ou chocolats. A la fin du repas, il n’est évidemment pas question de partager la note, ni de vanter son importance. Vous vous lèverez pour aller aux toilettes à la fin du repas et vous paierez discrètement au comptoir. Après le repas, si votre invité a encore de l’énergie, vous pourrez l’emmener boire un verre dans un endroit confortable, par exemple un bar d’hôtel. Cela correspondra au principe de la « nijikai » japonaise, et sera un moment privilégié pour les confidences. La soirée terminée, vous vous assurerez que votre hôte japonais rentre bien à son hôtel en le réaccompagnant ou au moins en indiquant au taxi l’adresse de destination.


Vous aurez peut-être à organiser un peu de tourisme pour vos connaissances japonaises : ceux-ci souhaiterons sans doute voir les sites touristiques classiques, et seront souvent très bien renseignés. Ne soyez pas surpris s’ils vous demandent d’aller à Eze, Rocamadour ou Pérouges. Vous pouvez aussi leur faire passer un moment très agréable en les emmenant prendre l’apéritif à la terrasse d’un café typique. Une visite au marché est aussi une bonne idée car ceux-ci sont rares au Japon. Vous pouvez aussi ravir vos invités en les emmenant dans un bel endroit à la campagne : ils seront impressionnés par les grands espaces et les animaux dans les champs. Dans tous les cas, vos hôtes souhaiteront trouver des souvenirs pour leurs amis et leurs relations : prévoyez donc une visite dans une boutique adéquate, artisanat ou spécialités locales, avec suffisament de temps pour qu’ils puissent faire leurs achats.

Cet article termine une petite série de conseils de savoir-vivre, mais aussi sur le travail avec les japonais. Ceux-ci sont évidemment des généralités, mais je pense qu’elles peuvent être utiles dans la plupart des situations. D’autres auront des expériences distinctes de la mienne, et vous offriront des recommandations légèrement différentes. Vous gagnerez évidemment à prendre plusieurs avis sur un sujet. Dans tous les cas, vous devre vous adapter à la situation en utilisant au mieux votre sensibilité et votre bon sens.

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mercredi 23 juillet 2008

Courtois au Japon

Le Japon a une réputation bien justifiée de traditions complexes et de savoir-vivre subtil. Les occidentaux en voyage privés ou d’affaire sont souvent effrayés à l’idée de commettre par ignorance un sacrilège irréparable. Il est inutile de s’alarmer, car les japonais sont tolérants envers les étrangers qui commettent des impairs. La connaissance des principales coutumes vous épargnera des surprises, mais il n’est pas nécessaire de maîtriser toutes les règles sociales. Le plus important est d’adopter une attitude ouverte et de montrer du respect pour les individus et les coutumes du pays.
Les bonnes manières visent à rendre la vie en société plus facile, en évitant les conflits inutiles, et en s’assurant que l’on n’importune pas autrui. La première des prévenances est l’hygiène corporelle et la tenue. Le conseil d’un professeur d’anglais avant l’oral du baccalauréat était de « prendre une douche le matin et se laver les dents avant l’épreuve », et il avait parfaitement raison. Ceci s’applique particulièrement au Japon en été, où la chaleur humide rend la promiscuité difficile. Signalons aussi qu’il est impoli au Japon de se moucher en public, et que cet acte se pratique dans les toilettes. Il est par contre toléré de renifler jusqu’à ce que l’on puisse se vider les narines discrètement.
Il convient également d’avoir une tenue adaptée à la circonstance. L’internationalisation des habitudes vestimentaires facilite la chose. Les entreprises japonaises et les cérémonies sont toutefois souvent plus « habillées » que leurs équivalents occidentaux. Un costume cravate ou un tailleur de couleur sobre fera parfaitement l’affaire. Le « casual Friday » n’est pas répandu partout, vous vous renseignerez avant de prendre cette initiative. Dans les milieux universitaires ou de recherche, un tenue sport, pantalon de coton et chemise ou polo, sera souvent parfaitement acceptable. Entre étudiants ou le week-end, n’importe quelle tenue propre sera tolérée, mais, là encore, la sobriété permettra de passer partout.
Etre courtois, c’est aussi respecter les règles, qui sont souvent plus strictes qu’en France. Il sera donc malvenu d’allumer une cigarette dans une zone non fumeur, de téléphoner dans une zone « silencieuse », de traverser au feu rouge, ou de doubler dans une queue. Si vos interlocuteurs japonais vous font une remarque sur une coutume ou un usage mineur, vous montrerez votre faculté d’adaptation et votre modestie en vous excusant et en vous y pliant sans chercher à discuter le bien-fondé de la pratique. C’est aussi comme cela que vous assimilerez les manières locales. Vos contestations se heurteront souvent à un « C’est comme cela au Japon » qui gênera vos interlocuteurs, et vous mettra mal à l’aise. Le respect des règles est aussi de rigueur dans le seul domaine où l’on risque à tout instant de tuer : la conduite automobile. Le code de la route est le premier livre de savoir-vivre. Notons qu’au Japon, les vélos roulent sur les trottoirs. La prudence est de rigueur pour piétons et cyclistes. L’exactitude est la politesse des rois, et cela s’applique aussi dans l’archipel, où l’on ne tolère pas le « quart d’heure gaulois », que ce soit en affaires ou dans le privé. Vous serez bien avisé de construire un emploi du temps réaliste pour votre séjour qui vous permettra une ponctualité parfaite.
Dans tous les pays, un honnête homme sait écouter. Les français ont pourtant parfois le réflexe d’interrompre pour montrer leur intelligence par une remarque pleine d’esprit. Cette attitude est considérée à juste titre comme insupportable au Japon, mais aussi dans la plupart des pays anglo-saxons, vous devrez donc résister à cette tentation. Les japonais ne maîtrisent pas tous l’anglais ou le français couramment. Si vous ne parlez pas japonais, vous devrez être patient dans vos conversations en langues étrangères, car vos interlocuteurs auront sans doute du mal à exprimer leurs idées. Vous veillerez à une diction lente et claire, en évitant les expressions imagées qui peuvent troubler vos interlocuteurs. Préférez « Nous aurons bientôt résolu ce problème » à « Nous voyons le bout du tunnel », ou « Rough estimate » à « Ball-park figure ». L’humour supporte mal la traduction, il est plus sage de se contenter de plaisanteries simples. Evitez surtout les propos graveleux, en tout cas quand tout le monde est sobre ou quand des femmes sont présentes. Vous devrez vous garder du sentiment de surpuissance que vous donneront peut-être votre maîtrise de l’anglais, la flatterie de vos interlocuteurs japonais, ou même vos cheveux blonds et votre grande taille, et évitez de vous vanter, ce qui est particulièrement vulgaire.
Lors de conversations privées, les sujets polémiques sont à éviter à tout prix, surtout si vous pensez avoir raison. Il n’est pas très intelligent de débattre, même parfois avec des intimes, des crimes de la seconde guerre mondiale, de la pêche à la baleine ou des mœurs honteuses de certains marginaux, décrites souvent de façon inexacte dans les médias occidentaux. Même si votre point de vue était correct, personne n’aime recevoir de leçons d’un étranger. Cela vaut pour tous les pays, mais particulièrement au Japon, où l’harmonie sociale est valorisée. On vous répondra souvent par un silence gêné. Certains interlocuteurs accepteront toutefois la polémique. Vous pourriez bien être surpris par les arguments avancés, et vous retrouver en difficulté. Dans la plupart des domaines, l’Occident n’a pas de leçons à donner. Vous aurez des conversations plus agréables en demandant à vos hôtes de vous expliquer un aspect du Japon. Vous aurez appris quelque chose, et l’on sera ravi que vous vous intéressiez au pays.
Notre discours jusqu’à présent n’était pas spécifique au Japon, mais la connaissance de quelques mœurs du pays vous évitera les plus gros impairs. La première règle à laquelle les japonais ne feront jamais exception est d’enlever ses chaussures dans une habitation, mais aussi dans certains lieux à usage collectifs, comme temples ou vestiaires d’équipements sportifs, ainsi que certains restaurants. Les lieux interdits aux chaussures sont toujours surélevés. Dans le doute, renseignez vous. Un « shoes OK ? » en montrant vos chaussures sera compris partout. Même pour un rendez-vous d’affaires, vous pourriez aller à un restaurant qui impose le déchaussage, et vous devez donc porter en permanence des chaussettes propres et sans trou. Des mocassins sont plus agréables, mais personne ne vous tiendra rigueur de garder vos chaussures à lacet.
Si vous êtes reçu dans une habitation, ou si vous fréquentez un bain collectif, il convient de suivre l’usage de la toilette japonaise : on se savonne vigoureusement dans une douche en dehors du bain, et l’on se rince complètement avant d’entrer dans la baignoire. Il ne faut surtout pas vider l’eau après son bain, car elle sera utilisée plusieurs fois dans la journée. Cela ne s’applique évidemment pas à votre baignoire personnelle dans votre chambre d’hôtel « occidental » où vous pourrez faire mousser à loisir.
Le repas, lieu de socialisation est celui de toutes les craintes pour qui se veut gentleman. Mais là encore, des règles simples permettent de faire bonne figure. Les japonais mangent avec des baguettes, mais comprennent parfaitement que les étrangers ne maîtrisent pas forcément ces couverts. Il est toutefois préférable d’essayer de manger avec les baguettes, même si les débuts sont héroïques. D’une façon générale, les japonais apprécient plus l’effort qui est fait, le fameux « gambaru » (がんばる) ou « faire de son mieux », que le résultat final. Demandez conseil à vos interlocuteurs japonais, et si vous n’y arrivez vraiment pas, vous pourrez obtenir des couverts occidentaux, disponibles a peu près partout, en suggérant que comme cela, vous retarderez moins le repas. Il est interdit de passer la nourriture entre vos baguettes et celles d’un autre convive. Ce geste rappelle le rite de l’enterrement quand les membres de la famille font passer les os du défunt de personne en personne avec des baguettes, et c’est évidemment de mauvais augure. Le riz se mange blanc sans ajout de sauce, mais vous pouvez demander du « furikake », un assortiment de condiments, pour relever le riz s’il vous semble trop fade. Vous remercierez chaleureusement vos hôtes à la fin du repas. Vos hôtes japonais paieront sans doute votre repas, mais il est de bon ton de s'enquérir quand même de l'addition.
Il est parfaitement acceptable d’avoir des interdits alimentaires, et vous pouvez les exposer clairement à vos hôtes japonais qui essaieront d’adapter le programme en conséquence. Il est toujours préférable de prévenir à l’avance et discrètement. Les plats japonais qui étonnent le plus sont les poissons crus : sushis et sashimis. Si vous ne voulez pas en déguster, vous pouvez toujours prétexter une contre-indication médicale. Il est de bon ton de goûter la cuisine locale. A part les sushis et sashimis, la plupart de la cuisine japonaise est en fait très accessible, puisqu’elle consiste en des poissons, viandes et de légumes cuits dans une sauce sucrée-salée à base de sauce de soja (醤油, Shoyu). Vous n’êtes pas obligé de tout aimer. Des plats comme le natto (納豆) du soja fermenté filandreux avec une odeur de fromage, répugnent à de nombreux japonais, mais, là encore, votre bonne volonté sera appréciée de vos hôtes. La sociabilité au Japon est basée sur l’alcool, et il est fortement conseillé de prendre part aux toasts. Vos voisins se chargeront de remplir votre verre. Si vous souhaitez limiter votre consommation, laissez simplement votre verre plein, et goûtez l’alcool du bout des lèvres, en commandant un verre d’eau en complément. On vous sera gré d’avoir sauvegardé les apparences.
L’échanges de cadeaux est courant. Un petit souvenir fera toujours plaisir, et il n’est jamais inconvenant d’offrir des présents de quelques euros. Une petite boîte de sablés bretons ou même un bon vin de pays fera plaisir à vos hôtes d’un soir. On essaiera autant que possible d’avoir un emballage et une boîte élégante. Une marque sera toujours appréciée. Il est mal vu de vanter ses cadeaux, mais vous pouvez répondre aux questions sur l’origine du produit. Lorsque vous recevrez à votre tour un souvenir, il sera préférable de demander l’autorisation avant de défaire le paquet : la coutume japonaise est en effet de ne pas ouvrir le cadeau en présence de la personne qui l’a offert, pour ne pas embarrasser l’auteur d’un présent modeste. Tout cadeau reçu mérite un rendu de la moitié de la valeur, mais celui-ci peut avoir lieu beaucoup plus tard, lors de votre prochain voyage par exemple. Lors des mariages, on offre de l’argent dans une enveloppe prévue à cet effet, disponible partout, avec un nombre de billets impairs. Si la personne n’est pas un proche, 30.000 Yens (185 Euros) , ou même 15.000 Yens (93 Euros), sont suffisants. On donne l’enveloppe à la réception à l’entrée de la salle de banquet. Si vous visitez un malade, il est de bon ton d'amener aussi un petit cadeau, mais les plantes en pot sont à proscrire: ce sont des nids à bactérie et elles augurent d’un long séjour où le patient finira par « prendre racine » à l’hôpital.
Mentionnons aussi que la politesse japonaise est organisée autour du « gentlemen first ». Les femmes occidentales ne devront pas s’offusquer de passer derrière les hommes dans certaines préséances. Les hommes occidentaux devront parfois accepter de passer devant les femmes japonaises. Une bonne rêgle de conduite est probablement de proposer la préséance aux femmes japonaise, qui l’accepteront parfois avec plaisir. Si elles refusent plusieurs fois, l’homme devra passer devant pour éviter de voir les politesses se prolonger pendant plusieurs minutes, et de gêner une femme japonaise pudique.
J'ai développé dans un autre sujet quelques conseils pour recevoir des japonais en France. Vous serez probablement également intéressé par cet article donnant des conseils précis pour ceux qui travaillent au Japon
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samedi 17 mai 2008

Le Japon, le pays où la vie est moins chère

Durant la bulle économique des années 80, le Japon avait les prix les plus élevés. Dans l'euphorie générale, les entreprises vendaient leurs produits au plus cher, en jouant au mieux des marques et des modes. Puis, dix années de crise économique ont suivi, durant lesquelles les sociétés ont du se battre pour survivre. Beaucoup ont réduit leurs frais au maximum dans le but de faire baisser les prix. Tout n'est pas devenu bon marché. Le terrain, rare, est toujours onéreux. Les logements, reconstruits à chaque génération, sont un gouffre financier, et les autoroutes tout en pont et en tunnel coûtent deux à trois fois le prix français. Toutefois, de nombreux produits et services sont maintenant offerts à un prix bien inférieur à la France, avec souvent une qualité de service bien meilleur.
Nous allons prendre l'exemple d'une demi journée dans le Kansai (関西). Cette région regroupe dans un rayon d'une cinquantaine de kilomètres le grand centre économique d'Osaka(大阪), le port chic de Kobe (神戸), et les deux villes touristiques de Kyoto (京都) et Nara(奈良). Il ne s'agit pas de campagne profonde, mais d'un endroit qui se compare en population et en richesse avec la région parisienne.
La journée a commencé à l'hôtel. Nous avons réservé une chambre double dans un « business hotel », un établissement occidental conçu pour les voyages d'affaires. L'établissement en plein centre d'Osaka, probablement récent, est très propre. La chambre est comparable à celle d'un hôtel deux étoiles, mais comprend une connexion Internet haut débit gratuite, un nécessaire de toilette complet, ainsi qu'une robe de chambre pour la soirée. Un buffet de petit déjeuner est proposé dans le hall de l'hôtel tous les matins. Le prix pour une nuit est de 8700 Yens (54 Euros) pour une réservation à l'avance par internet. A titre de comparaison, l'hôtel Ibis Montparnasse propose une chambre à 82 Euros avec 8 Euros de petit-déjeuner par personne, soit un coût total de 98 Euros. Pour ce prix-là, la connexion Internet n'est pas comprise, et aucun nécessaire de toilette n'est proposée.
Puis, nous sommes partis pour un peu de shopping dans le centre d'Osaka. Ayant besoin de nouvelles lunettes, je me suis rendu dans le magasin « Alook ». Ce magasin moderne propose des lunettes de vue. Le service est rapide : la monture choisie, le vendeur propose soit des verres identiques aux lunettes portées, soit de tester la vue. Il fait essayer les verres, puis prépare les lunettes, qui sont prêtes une heure plus tard. Le prix est de 5050 Yens (31.5 Euros) pour des verres organiques classiques. La Générale d'optique est un des magasins de lunette les moins chères, mais son offre la plus compétitive est à 39 Euros.
Nous avons ensuite pris le train pour Kyoto. La compagnie Keihan (京阪) propose un service d’ « express spécial » (特急) qui parcourt les 50 kilomètres en 50 minutes. Il s’agit d'une ligne de centre ville à centre ville. Le train dispose de places assises dans le sens de la marche, de la climatisation. Il est évidemment ponctuel. Le service est excellent puisque des employés se trouvent sur la plupart des gares, et une personne, en plus du conducteur assure la sécurité des passagers. Le billet coûte 460 Yens (2.80 Euros). La ville de Cergy n'est qu'à 40 kilomètres de Paris, mais le billet de train pour la capitale coûte 5.60 Euros, et l'on n'ose parler de confort, de ponctualité et de climatisation dans les trains de banlieue de la région parisienne.
Après notre arrivée à Kyoto, nous avons décidé de manger une des spécialités locales, et nous sommes rendus dans le restaurant gastronomique sosoan (爽草庵) à proximité d'un des temples les plus célèbres du pays, le pavillon d'argent (銀閣寺). Il sert tous les midis un déjeuner gastronomique sur le thème du tofu : Les entrées comprennent un filet de poisson grillé, une omelette japonaise, et une bouchée à la vapeur. Le plat principal est une casserole de tofu (豆腐) accompagnée de riz, et de soupe de miso. Le dessert est une gelée au vin blanc accompagnée de fraises. Dans un cadre reposant, le service est rapide et attentionné. Il comprend notamment un verre d'eau fraîche et une serviette chaude à l'arrivée, ainsi que de l’excellent thé à volonté durant le repas. Le prix du menu est de 2500 Yens (15.6 Euros). En comparaison, la brasserie Flo à Paris propose des formules déjeuner à 25 Euros.
Les exemples données ici ne sont pas les plus extrêmes. Nous aurions pu parler des nombreuses formules de restauration rapide et bon marché comme les menus équilibrés de la chaîne Otoya (大戸屋) environ 700 Yens pour un menu de poisson grillé mangé au restaurant, ou le fast-food yoshinoya (吉野家), et ses bols de riz à la viande autour de 400 Yens. Nous n'avons pas évoqué non plus le matériel photographique souvent beaucoup moins cher au Japon.
Ces prix bas ont plusieurs raisons. La TVA n'est que de 5% au Japon, et les charges sociales sont beaucoup plus faibles, en particulier pour les jobs étudiants et temporaires. La compétition est souvent plus intense au Japon. Il existe ainsi 4 compagnies de chemin de fer reliant Kyoto a Osaka (Keihan, JR, Kintetsu et Hankyu). La FNAC française a de nombreux équivalents au Japon : Yodobashi Kamera, Big Kamera, Ishimaru, Yamada Denki pour ne citer que les principaux. Cela n'explique certes pas tout, et l'on se demande si la France, ou l'Angleterre encore plus coûteuse, n'aurait pas besoin de quelques années de crise pour revenir sur terre.
Vous pouvez continuer votre lecture par cette introduction au Japon.
Note : cet article n'a pas pour but de pointer du doigt les entreprises françaises choisies ici, qui sont probablement, à part la RATP, parmi les plus compétitives de leur secteur, et qui n'ont pas forcément les mêmes contraintes que leurs collègues japonais.
Sosoan 爽草庵 京都市左京区浄土寺下南田町129 Shimominamidacho Jodoji Sakyo-ku Tel : 0757713617. A proximité du Ginkakuji (銀閣寺), et 20 minutes à pied de la gare de Demachiyanagi (出町柳).
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dimanche 20 avril 2008

Cadre étranger au Japon: la suite

La plupart des récits sur les forums d'internet se concentrent sur les détails pratiques pour venir au Japon, tels que la demande de visa. Il est aussi beaucoup question des postes accessibles aux étrangers, tels que professeur de conversation française. Les cadres expatriés ont une arrivée plus confortable dans le pays. Leurs entreprises s'occupent des petits détails, et un appartement les attend dans le centre de Tokyo. Ils ont évidemment un poste tout prêt dans la filiale japonaise de leur groupe. Cela ne veut pas dire que l'expérience soit facile, et le Japon peut être un tueur de carrière, spécialement pour les cadres brillants en Europe. Après l'article du mois dernier, le plus lu du site, je présente ici quelques leçons supplémentaires que j'ai tirées de mon expérience au Japon.
Leçon 6 : Appuyez vous sur vos connaissances
Une fois au Japon, vous perdrez sans doute certains de vos points forts. Si vous êtes un orateur convaincant, cela ne vous servira à rien là-bas, car votre talent ne passera pas la traduction. Les japonais préfèrent souvent les détails aux théories brillantes. Votre réseau tissé avec patience en Europe ne vous servira plus à rien. Vous pouvez être un excellent chef d’équipe, très efficace pour motiver vos collaborateurs, mais cela ne passera pas forcément la barrière de la langue. Un des seuls leviers qui vous reste au Japon est votre expertise. Un programme informatique bien conçu reste bien conçu dans toutes les langues. Un plan projet complet reste un plan projet complet. Les calculs d'efforts pour des pièces mécaniques sont les mêmes partout dans le monde. Un cuisinier talentueux est apprécié dans n'importe quel pays. J'ai souvent vu que les japonais respectaient beaucoup plus les compétences techniques que les compétences managériales, certes très importantes, mais beaucoup plus vagues et difficiles à définir. Si votre travail au Japon vous permet de mettre en valeur votre expertise technique, ce sera une base solide sur laquelle vous pourrez construire votre réputation.
Leçon 7 : Oubliez les concepts et l'abstraction
Les managers occidentaux les plus brillants, ou se voulant les plus brillants, adorent les concepts et les raisonnements abstraits. Les « business schools » et les consultants inventent chaque année de nouvelles idées pour résoudre les problèmes des entreprises. La communication de ces théories est souvent très élaborée, car les organisations qui les produisent doivent justifier de leurs coûts élevés. Des heures de réunion peuvent être perdues quand deux cadres rivaux se battent pour leur idée préférée. Les sceptiques pensent que la plupart de ces concepts sont inutiles ou mêmes dangereux, et que les autres se résument en général à une phrase de deux lignes quand on enlève l’enrobage. Quelle que soit votre opinion sur ces sujets, vous aurez probablement beaucoup de mal à utiliser vos concepts favoris au Japon, comme ils ne sont pas forcément connus ici. Vos collaborateurs, clients et fournisseurs japonais seront probablement très sceptiques au sujet des raisonnements abstraits. Je pense personnellement qu’il y a des raisons culturelles profondes pour cela, mais ce n’est pas le sujet ici. Vous serez en tout cas obligé d’expliquer votre idée favorite dans le détail, et jusqu’à ce qu’elle se traduise par des impacts concrets pour votre entreprise : amélioration de la productivité, des ventes, meilleure qualité ou réduction des coûts. Sur chacun de ces sujets, vous pourrez ensuite discuter efficacement avec vos interlocuteurs japonais. Quand vous reviendrez en Europe, vous souhaiterez peut-être garder cette méthode de travail, qui est en fait très efficace.
Leçon 8: Ne jouez pas avec la vérité
De nombreux cadres, sans parler des hommes politiques, sont tentés de légèrement transformer les faits en leur faveur. Cela peut être pour de bonnes raisons : rendre un bon dossier encore plus attractif peut aider à le faire adopter plus rapidement. Cacher les difficultés d'un changement nécessaire peut aider à le faire accepter, pour le bénéfice à long terme des employés « trompés ». Au Japon, le cycle de décision sera très long, et vos propositions seront décortiqués dans le détail par vos collègues et partenaires. Vous pourriez vous retrouver dans une situation très délicate à devoir expliquer les points sur lesquels vous avez légèrement maquillés les chiffres. Au pire, vous perdrez votre crédibilité, et les bonnes relations que vous aviez commencé à construire. En étant complètement honnête et transparent, vous établirez de la confiance avec vos collègues. Vous serez aussi mieux préparer à compenser les risques identifiés dans votre plan. Un exemple est la délocalisation ou l'externalisation de certaines de vos activités : la réduction des coûts est attirante, mais êtes vous sûr que la qualité restera constante et que l'expérience de vos employés ne sera pas perdue ? Avez-vous pris en compte le coût des licenciements nécessaires, et de la baisse de morale des employés qui resteront ? Etes vous sûr que votre plan en vaut vraiment la peine ? Peut-être serait-il préférable de commencer sur une petite échelle, et de grandir par la suite si tout se passe bien.
Leçon 9 : N’ayez pas peur des négociations souterraines
La théorie veut que les grandes réunions sont celles où se prennent les décisions les plus importantes. Tous les responsables sont en effet présent, et un débat animé peut avoir lieu. A la fin, une des opinions présentée ou un compromis est choisi comme la décision de l’entreprise. Cette décision est probablement en contradiction avec les opinions de certaines des personnes concernées. Cela veut dire que l'entreprise pense que ces personnes ont tort, ou que leurs inquiétudes ne sont pas prioritaires. C'est la vie quotidienne des affaires dans les pays de culture anglo-saxonne, mais dans beaucoup d'autres pays, cela peut être une humiliation publique, et les différentes opinions exprimées peuvent aussi être vues comme un manque d'harmonie et d'esprit d'équipe. Il y a évidemment des opinions très différentes dans les entreprises japonaises comme partout ailleurs. Les japonais pensent toutefois que cela vaut la peine d'arriver à un consensus avant la grande réunion sur le sujet en conduisant une série de discussions informelles avec toutes les personnes concernées pour arriver au meilleur consensus possible pour l'entreprise. En faisant cela, tout le monde sauve la face, et l'harmonie du groupe est conservée. Cela a évidemment un coût, puisque les longues discussions prennent beaucoup de temps. Toutefois, il n'y a pas vraiment d’alternative : si vous ne prenez pas le temps de construire le consensus, vous exprimerez votre opinion directement, et les japonais vous diront ‘oui’, plus pour exprimer le fait qu'ils aient compris que pour signifier leur accord. Ils ne réaliseront pas forcément sur le moment que la décision a été prise. Quand ils s'en apercevront, ils mettront tout en œuvre pour annuler la décision ou la vider de sa substance. J’ai connu un exemple où une entreprise avait fixé une limite (par exemple 1M€) au dessus de laquelle tous les projets devaient être approuvés, dans le but de contrôler les dépenses. La plupart des cadres japonais, qui ne comprenaient pas le contexte, ont tout simplement divisé leurs projets en paquets de 990K€ pour continuer à travailler comme avant.
Pour terminer cette courte série sur le Japon, je souhaiterais vous indiquer un livre intéressant sur la reprise de Nissan par Renault, et comment son président Carlos Gohn l'a implémentée. Si Nissan et Renault ont connu quelques difficultés récemment, il s'agit d'un des redressements les plus spectaculaires des vingt dernières années. Rétrospectivement, j'aurais dû offrir le livre à certains de mes supérieurs lors de mon séjour au Japon.
Turnaround: How Carlos Gohn rescued Nissan, de David Magee. Edited by Collins, ISBN 978-0060514853
Vous pouvez continuer votre lecture par cet article sur des prix très compétitifs au Japon.
Note: Les clichés illustrant ces articles ont été choisi uniquement pour leur esthétique. Je n'ai travaillé dans aucun des immeubles figurant sur ces clichés et les conseils donnés dans l'article ne sont donc pas basés sur des sociétés domiciliées dans ces immeubles.
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jeudi 27 mars 2008

Cadre étranger au Japon

J'ai eu la chance de travailler sur un projet de grande ampleur dans la filiale japonaise d’une multinationale anglo-saxonne. Ce fut une expérience remplie d’imprévue, vite transformée en une lutte entre les managers occidentaux et les employés japonais. En tant que ‘latin’, et un des seuls occidentaux parlant japonais, j’ai souvent été considéré ‘neutre’ dans les luttes de pouvoir, et j’ai servi de confident tout à tour aux occidentaux et japonais. Cette position m’a permis de prendre du recul, et d’établir quelques enseignements clés qui me seront très utiles la prochaine fois. J’espère qu’ils pourront être utile à d’autres cadres mutés au Japon.



Leçon 1 : Partez avec des objectifs réalistes.

Vous pouvez être un cadre très efficace en Occident. Mais il est probable que vous passerez énormément de temps à convaincre vos employés japonais que vos idées sont juste. Ce cap passé, l’implémentation pourra être beaucoup plus lente que prévue, et dans certains cas, ne progressera pas du tout. Tant qu’ils ne sont pas au pied du mur, vos employés japonais accepteront très difficilement de changer leurs méthodes de travail. Ils parieront peut-être sur le fait que vous n’êtes là que pour deux ou trois ans, alors qu’ils resteront plus longtemps. Ils seront donc plus enclins de préserver leurs relations avec leurs collègues et leurs clients que de vous aider. Il me semble donc raisonnable de baser vos objectifs sur ce que votre prédécesseur a réussi au Japon, pas sur ce que vous avez réussi en Occident. Dans la plupart des situations, il est réaliste de limiter ses objectifs à l’implémentation de changement consensuel et incrémental, la correction d’inefficacités criantes, et une meilleure visibilité sur les opérations japonaises.

Leçon 2: N’acceptez qu’un poste avec du pouvoir

Les occidentaux et les japonais travaillent rarement de façon efficace ensemble, les façons de penser et les réflexes étant très différents. La communication est souvent très difficile à cause de la traduction. De façon tout à fait rationnelle, la plupart des japonais préfèreront vous laisser dans un placard, et continuer à gérer leurs affaires entre eux. Ils pensent en effet qu’ils perdront plus de temps à vous impliquer dans les décisions que ce que vous pouvez leur apporter. Ils ont aussi peur que vous cassiez les relations et l’organisation qu’ils ont mis en place. Si vous êtes satisfait par deux ans de congés payés au Japon, cela est parfait pour vous. Toutefois, si vous voulez agir, vous devez vous assurer que votre poste est conçu pour que vous soyez dans la boucle de toutes les décisions. Vous pouvez avoir le contrôle du budget, vous pouvez aussi avoir une connaissance technique absolument indispensable à vos collèges. Dans cette situation, vous n’aurez pas à vous préoccuper d’être impliqué dans le travail de vos collègues japonais, comme ils ont besoin de vous.

Leçon 3: N’espérer pas être cru sur parole parce que vous êtes occidental

Les entreprises occidentales, en particulier anglo-saxonnes sont parmi les plus efficaces et innovantes. Certains cadres occidentaux pensent que leur façon de travailler est indiscutablement la meilleure, et s’attendent à ce que les japonais l’admettent, les écoute, et adoptent les méthodes occidentales. Ce sentiment est souvent renforcé par la difficulté des japonais à s’exprimer en anglais, et à expliquer de façon convaincante leurs idées. La version japonaise de l’histoire est évidemment différente. Les employés japonais sont très fiers de la réussite industrielle de leur pays : ils ont construit la deuxième économie mondiale dans un pays exigu, et ils ont probablement réussi la transition la plus rapide d’un pays féodal à un pays moderne. Les japonais pensent aussi souvent que leur société est plus harmonieuse. Nous pourrions débattre pendant des heures des mérites comparés de l’occident et du Japon, Il est toutefois certain que dans certains domaines, le Japon est au moins aussi compétitif que les pays d’Europe et d’Amérique du Nord, et ceci en utilisant des méthodes japonaises. L’exemple évident est celui de l’industrie automobile. Les employés japonais ne seront pas prêt à vous croire sur parole, et discuteront toujours vos idées. Il vous sera donc toujours nécessaire d’écouter vos employés, et de les convaincre que vos idées sont juste, et surtout, adaptées au marché japonais.

Leçon 4: Adaptez vous au marché japonais

Les locaux exagèrent souvent les spécificités du Japon, mais il existe des différences objectives avec l’occident, qui se réduisent souvent aux points suivants :

  • Les logements sont étroits, et le terrain est rare, les habitants adaptent donc leur mode de vie en conséquence. Les exemples les plus courants sont les courses alimentaires quotidiennes au Japon, les logements ne permettant souvent pas de stocker une semaine d’alimentation. Les petites voitures sont les plus populaires car adaptées aux routes très étroites.
  • Les japonais ont des goûts très sophistiqués. Tokyo se mesure aisément à Paris, New York, Londres ou Milan pour la gastronomie, la mode et la vie nocturne. Tokyo compte ainsi maintenant plus d’étoiles Michelin que Paris. Il n’y a pas forcément de marché au Japon pour des produits de second choix.
  • Le service est d’excellente qualité. Les expatriés citent toujours l’exemple des distributeurs de billets fermés le week-end comme preuve d’un service médiocre, mais je pense que c’est l’exception qui confirme la règle. J’ai habité au Japon, aux Etats-Unis, en Belgique, au Royaume-Uni et en France, et j’ai toujours trouvé le service meilleur au Japon. Cela est vrai comme client de restaurants, d’hôtels, d’agences de voyages, d’entreprises de déménagement, de compagnies de téléphone, et même d’agent immobiliers. C’est aussi vrai pour les services internes des entreprises. Je regrette tous les jours la secrétaire très efficace qui résolvait tous les petits problèmes sur le projet. Evidemment, tout ceci a un coût, et les produits doivent souvent être beaucoup plus complexes pour fournir la qualité de service désirée. Cela peut être coûteux, mais c’est souvent le seul moyen de faire des affaires au Japon.

Leçon 5 : Travaillez dur

Passer de longues soirées au travail en occident est souvent considérés comme inefficace. Les gens brillants sont supposés capables de s’organiser pour terminer leur travail dans les temps. C’est probablement vrai, mais cette façon de penser a aussi ses limites. En creusant un peu, on s’aperçoit souvent qu’un travailleur autoproclamé efficace rentrant chez lui à 6 heures du soir cache souvent un subordonné ou un sous-traitant qui passe sa soirée au travail pour compenser, et une rhétorique très élaborée pour refiler à des collègues les tâches les plus ardues. Les japonais respectent en général le travail et les longues soirées au bureau. Pendant mon séjour au Japon, j’ai pu suivre les parcours d’une vingtaine de cadres occidentaux de haut niveau. Ceux qui ont réussi étaient toujours les plus travailleurs, même s’ils n’avaient pas forcément le plus d’expertise ou d’expérience. En restant de longues heures au travail, ils gagnaient le respect de leurs collègues japonais, ils avaient le temps de peaufiner les détails, et ils étaient au bureau quand les décisions se prenaient le soir. La réunion la plus efficace du projet fut une session durant 14 heures, commencée vers 16 heures et se prolongeant jusqu’à 6 heures du matin le jour suivant, et pendant laquelle tous les détails d’un contrat important furent discutés. C’est un cas extrême, mais vous devez être prêt à finir votre travail régulièrement entre 21 et 23 heures. Une bonne hygiène de vie est sans doute de prévoir des soirs de semaines chargés, mais de garder votre week-end pour vous et votre famille.

D'autres points ont été développés dans un second article.

Note: Les clichés illustrant ces articles ont été choisi uniquement pour leur esthétique. Je n’ai travaillé dans aucun des immeubles figurant sur ces clichés et les conseils donnés dans l’article ne sont donc pas basés sur des sociétés domiciliées dans ces immeubles.


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